
« Vous croyez vraiment que ce sont nos coûts ? Si vous n’êtes pas fichu de trouver le bon chiffre, ce n’est même pas la peine de continuer. »
Vendredi, 16 h 05. Celui qui ouvre les hostilités est le directeur des opérations de la filiale française d’un géant mondial de l’agroalimentaire.
Je suis l’analyste chargé de comparer leurs coûts de production à ceux du leader du marché. Et il y a un problème.
La façon dont je me suis sorti de ce guet-apens, il y a trente ans, en dit long sur ce que devient le conseil à l’ère de l’IA. Ce jour-là, trois choses m’ont sauvé. Ce sont les trois mêmes dont les consultants auront toujours besoin demain.
Quand le Partner a bâti le plan de travail de cette mission de stratégie, la toute première pour ce client fraîchement signé (un potentiel énorme, et la pression qui va avec), le volet industriel passait pour secondaire : il ne pesait qu’une petite part des coûts. C’est précisément pour ça qu’on me l’a confié, à moi, le petit nouveau sans références.
Sauf que je viens de découvrir, preuves à l’appui, que leurs usines ont raté un virage technologique majeur et accusent un retard considérable sur le leader. Cette réunion de préparation du comité de pilotage, c’est donc moi, 27 ans, zéro expérience industrielle, en train d’expliquer à Monsieur le directeur des opérations, 55 ans, dauphin désigné du PDG : « Je suis désolé, mais vous vous êtes lourdement trompés, et vous avez laissé se creuser un écart énorme avec la concurrence. » Dans un coin de la salle, mon Partner italien observe la scène, goguenard.
La réunion de « validation » de 16 h commence à peine, et le directeur des opérations tire le premier, méthodiquement, sur chaque chiffre de ma présentation.
Mais je suis prêt. Quelques mois plus tôt, mon Partner, brillant et bougon, m’avait appris à monter un modèle de coûts de production sur un simple tableur. « Va voir les usines du client, épluche la comptabilité analytique, comprends ce qui fait bouger les coûts sur le terrain : vitesse des lignes, effectifs. Pose des hypothèses (des coûts proportionnels, ou exponentiels), cale-les sur les chiffres réels, puis applique-les aux données des concurrents. »
Mais le trésor n’était pas dans l’ordinateur. Il était dans tout ce que j’avais glané pendant des mois sur les concurrents. Des gazettes locales introuvables qui annonçaient l’ouverture d’une usine. Des entretiens avec des délégués syndicaux sur des cadences infernales. Des tournées en supermarché pour retrouver d’où sortait chaque produit concurrent...
Et j’ai eu de la chance. Je suis tombé sur des pépites. J’ai reconstitué la concurrence au plus près.
Alors, mon portable de dix kilos sur les genoux et une valise pleine de dossiers papier, j’esquive une à une les balles d’un directeur furieux, bien décidé à ne pas « se laisser marcher sur les pieds par un gamin ».
Voilà comment un débutant de 27 ans peut « démontrer » une affirmation aussi brutale : une modélisation bien pensée... et des données solides.
La réunion a duré cinq heures.
Trente ans plus tard, LinkedIn déborde de posts du genre « RIP McKinsey, ChatGPT fait l’analyse concurrentielle ».
Quand je repense à cette réunion, j’y lis une tout autre histoire : celle de ce que l’IA ne touchera pas.
1. Encaisser
L’IA ne vous sera d’aucun secours le jour où un dirigeant hostile décide de démolir votre crédibilité en direct. Aucun chatbot ne vous apprend à garder votre calme quand quelqu’un qui a deux fois votre âge et dix fois votre autorité met en doute vos compétences devant votre propre Partner.
Ce qui m’a sauvé, ce n’est pas le génie. C’est la préparation, et un peu de cran. Cette valise de dossiers, ces nuits à refaire les calculs moi-même jusqu’à ce qu’ils tombent juste, ce temps passé à comprendre chaque hypothèse. Quand il s’en est pris à ma crédibilité, j’avais gagné le droit de la défendre.
Mal utilisée, la GenAI pourrait vite produire des bataillons d’analystes capables de pondre de superbes analyses sans avoir jamais transpiré sur leurs chiffres. Au premier client qui les taillera en pièces, ils s’effondreront. Le cran, ça ne se prompte pas.
2. Savoir expliquer, sous le feu
Ce qui échappe aux prophètes LinkedIn de « ChatGPT, la fin du conseil », c’est que le plus dur dans ce métier, c’est d’annoncer de mauvaises nouvelles à des gens puissants. Avoir la bonne réponse ne suffit pas : il faut prouver que vous l’avez méritée, avec des méthodes qu’ils peuvent comprendre et contester.
Face à un dirigeant furieux, « ce chiffre sort d’une IA surpuissante », c’est un suicide professionnel. Ce qui m’a sauvé, c’est la transparence : « Ce chiffre, c’est cette donnée fournie par votre équipe, plus celle-ci tirée de votre tableau de bord, recalée sur ce que j’ai mesuré moi-même dans votre usine. »
La règle d’or de mon Partner italien : assez de paramètres pour coller à la réalité, pas trop pour pouvoir encore les expliquer et les maîtriser. Pensez maintenant aux LLM et à leurs milliers de milliards de paramètres. Bon courage pour expliquer cette boîte noire à un directeur en colère.
Un modèle qu’on sait expliquer n’a rien d’un luxe : c’est votre bouée de sauvetage quand tout part de travers. Ne jetez pas tout de suite votre tableur.
3. Les données que personne n’a
Mon véritable atout n’était pas mon tableur. C’étaient ces informations que j’étais seul à détenir : les délégués syndicaux, les gazettes locales, les tournées en magasin.
Un vrai travail de détective, et des informations sans prix.
La GenAI donne aujourd’hui des réponses à bas prix, tirées des mêmes sources publiques pour tout le monde. Si je peux lancer un Deep Research sur le Web et aspirer la moindre fuite de données, n’importe qui le peut. Les premiers à maîtriser ces outils y gagneront en efficacité, et prendront un peu d’avance. Mais si vous vendez ce que n’importe qui peut obtenir avec un ordinateur portable, vous ne construisez pas l’avantage durable qui fait la différence dans les moments décisifs d’une mission à fort enjeu.
Vous aurez toujours besoin d’informations que les autres n’ont pas, d’intelligence humaine, d’accès que personne ne peut copier. La GenAI les rend plus précieux, pas moins.
Ce qui a changé, et ce qui n’a pas changé
Le cran, l’art d’expliquer, les données que personne n’a : tout cela s’habille sans doute aujourd’hui de plus de technologie que mes photocopies fatiguées et mes coupures de gazettes locales. Mais le fond reste exactement le même.
Gardez-le en tête au moment de repenser vos façons de travailler, et souvenez-vous : l’IA se chargera des calculs. À vous tout le reste : la confrontation, l’explication, et ce que les machines ne peuvent pas aller chercher.
Toute la beauté d’une cuisson al dente

Dans une ultime tentative pour sauver la face, le directeur des opérations a conclu : « Vous savez, nous saurons vite si vos estimations tiennent la route. Le directeur de notre usine du Sud de la France vient de partir à la retraite, et il est invité à visiter l’usine phare de notre concurrent, juste à côté. »
La visite a eu lieu quelques mois plus tard. Mes estimations étaient justes à 2 % près.
Quand nous sommes sortis à 21 h, épuisés mais vainqueurs, la nuit était tombée depuis longtemps. Mon Partner italien m’a invité à fêter ça chez lui, à deux pas. Des linguine alle vongole maison, dignes des meilleures tables, préparées par Madame.
Je crois que c’est ce soir-là que je suis tombé amoureux du conseil en stratégie.