J’adore le surf en Méditerranée
Il y a une dizaine d’années, après plus de 20 ans dans le Conseil en Stratégie, j’en étais arrivé à la conclusion que le Conseil c’était vraiment trop fatigant. À l’inverse, le SaaS B2B, la vente en ligne de logiciels par abonnement à des entreprises pour équiper de façon ultra efficace des process bien identifiés, ça me paraissait être un bon plan.
Bon. Première déconvenue, c’était beaucoup plus difficile que je ne le pensais. On CROIT avoir identifié un besoin, un « pain point », on CROIT avoir désigné une solution élégante et performante pour le traiter. Au début, on CROIT que l’efficacité suffira à emporter le morceau. Et puis, après, on CROIT qu’en mettant des fonctionnalités pointues d’IA (pointues de 2019...), on va faire rêver le client. Enfin, en regardant les autres, on CROIT qu’en bourrinant bien, à coup de lead génération industrialisée, de parcours découverte, de boucles de feedback et de marketing automation, on va pouvoir se créer un petit matelas récurrent un peu sticky.
Quel naïf.
Seconde déconvenue, quand vous faites du SaaS basé en France, vous essayez de faire du surf en Méditerranée. Possible... mais exigeant.
Et ça farte BEAUCOUP plus chez vos petits concurrents US, qui par ailleurs sont bien meilleurs vendeurs que vous.
Comme je comprends vite mais qu’il faut m’expliquer longtemps, j’ai mis près de 10 ans à revenir vers ce métier ô combien plus reposant du Conseil. Focus exclusif : la transformation des organisations par l’IA.
Trois jours à tuer
Mais pour rester pertinent en IA, il ne suffit pas de poster sur LinkedIn. Non, il faut fabriquer des choses, tester les limites, expérimenter.
C’est comme ça que je me suis retrouvé à fabriquer une app.
Je voulais tester la nouvelle famille de modèles (en l’occurrence Jev), je me suis demandé sur quoi je pourrais bien tester ça...
Tiens, mon dernier produit SaaS, Simple Decisions, fermé fin 2025, était une console d’analyse sémantique de verbatims.
Je pourrais le refaire, mais assez rapidement, je me dis que, tant qu’à coder un truc, essayons de construire un truc plus large, l’outil qui traite complètement le « pain point », celui qui exécute le parcours idéal, sur lequel j’avais fini de converger, et qui se formulerait ainsi :
Tu as les résultats d’un questionnaire. Peu importe sur quoi (NPS, enquête socio, écoute collaborateurs, retour formation...), peu importe auprès de qui (clients, prospects, participants...).
Tu dois analyser les résultats. Vite. Sans prise de tête. Questions ouvertes. Questions fermées, on s’en fout.
Évidemment mille fois mieux que le rapport Typeform. Mais aussi et surtout avec plus de contrôle et de granularité qu’en utilisant bien le meilleur Claude.
Eh bien j’ai le plaisir de vous annoncer que j’ai construit, en 3 jours (allez, 5), une application Web absolument dingue. Dont les performances en termes de simplicité, de vitesse, de pertinence n’ont, à ma connaissance, pas d’équivalent sur le marché, dans le monde. Je suis très sérieux.
Et je connais assez bien ce marché pour y avoir travaillé pendant 9 ans.
Et le plus fou, de très loin, dans cette histoire, c’est qu’après mûre réflexion, j’en suis arrivé à la conclusion que cette application SaaS ne valait absolument rien. Nada. Nichts.
Recalée par la checklist du VC
Quel que soit l’angle avec lequel je regarde ce produit mort-né, j’en arrive à la même conclusion.
Il ne passe quasiment aucun des tests qu’un apprenti VC ânonnerait :
La promesse est floue. Les gens voient bien que c’est pénible de traiter un questionnaire... mais n’imaginent pas forcément bien comment ça pourrait être vraiment significativement mieux.
La cible est diffuse, à faible panier moyen, et l’usage est peu fréquent et nice to have : combien d’équipes RH ai-je vues, devant les résultats de leur enquête annuelle GPTW, sous-traiter à des consultants Market Research... ou tout simplement, par manque de temps, renoncer à analyser les résultats, au-delà des comptages de niveau 1.
Le marché adjacent, l’industrie des questionnaires en ligne en self-service (SurveyMonkey, Typeform), est surpeuplé et en voie de désintégration par des alternatives semi-gratuites (MS Forms, Google Forms) ou gratuites (Framaforms).
On se dit que les acteurs leaders (SurveyMonkey) ou innovants (QuestionPro ? Typeform ?!) devraient avoir déjà fait ce produit et que s’ils ne l’ont pas fait (les rapports TF sont vraiment faiblards, ceux de SM lourdingues), c’est la preuve évidente qu’ils ne croient pas à la possibilité de le monétiser.
Et ce qui achève en 2026 ce produit, c’est que je l’ai codé en 3 jours et que n’importe quel utilisateur un peu dégourdi, après 1 jour d’utilisation (et/ou quelques millions de tokens cramés en computer use), pourrait le vibecoder à l’identique.
Aucun moat. Aucune barrière à l’entrée. Aucune stickiness.
Zéro.
Ça donne envie, non ?
Ce que j’en retiens
Cette situation un peu ubuesque où je développe accidentellement un truc super auquel même moi je ne crois pas m’a interpellé à plusieurs titres.
Tout d’abord, c’est un rappel éclatant qu’en septembre 2026 et pour de nombreuses années à venir, le jugement et le goût restent deux compétences humaines critiques et discriminantes. Dans un monde où le coût de fabriquer quelque chose tend vers pas beaucoup, voire vraiment peanuts, choisir quoi construire, et dans quelle visée, fera la différence. Je sais, ce constat ne me met pas beaucoup en valeur, mais bon, je n’ai pas fait exprès de construire ce truc.
Faisons l’hypothèse que vous aussi vous allez trouver ce produit vraiment top. Dans ce cas, se pose la question : comment ai-je réalisé cet exploit ? L’évidence à ne pas oublier, c’est que si la fabrication (le vibecoding éduqué avec des modèles remarquables) m’a pris trois jours, définir ce que j’ai construit a pris beaucoup plus longtemps. C’est le fruit d’une lente maturation, de succès et d’échecs, de trouvailles, d’idées bancales, d’essais et d’erreurs. Plus que jamais, c’est l’expérience cumulée, en l’occurrence la mienne, qui a rendu cela possible.
Et donc, mon âge canonique me souffle cette première question : que faudra-t-il pour que les entreprises mesurent la perte incommensurable que représente leur incapacité à retenir, voire engager, des Seniors ?
Mon pôle d’Advisor me force à me poser la seconde question. D’un point de vue stratégique, les Knowledge Workers, les Services Professionnels, et bien sûr les services Techs, doivent urgemment prendre la mesure de cette nouvelle donne. Si leurs produits et services ne contiennent que ce qu’ils exposent, ils se préparent des temps très difficiles. Et, en miroir, les Corporate doivent bien sûr (et c’est plus facile à dire qu’à faire) reconsidérer urgemment leurs portefeuilles SaaS/Progiciels et Services Pro. Il est des dépendances historiquement hors de prix qui se challengent au moins partiellement (en 3 lettres, commençant par un S et finissant par un P ?)
Plus léger tu meurs
Enfin, en ce qui me concerne, je suis depuis trop longtemps indépendant pour ne pas avoir fait mienne la maxime « Ce qui est gratuit n’a pas de valeur ».
Alors, si je ne vais pas lancer un nouveau produit SaaS, pour autant, cet objet existe, et le service qu’il rend à l’utilisateur concerné est incroyable.
C’est ce que je crois. Et bien sûr, les users seront d’accord. Ou pas.
Donc le plus simple, c’est de le mettre à disposition du plus grand nombre et de laisser ceux qui l’auront utilisé décider de la valeur du service rendu.
J’ai designé ses caractéristiques au plus près de la pureté de cette promesse :
- pas d’abonnement
- pas de compte utilisateur, de nom, d’identifiant, de mot de passe, d’identifiants bancaires
- une exposition des données limitée (calls API à des fournisseurs LLM US) qui basculera vers l’Europe dès que possible
- données détruites automatiquement au bout de 30 jours, ou avant, en un clic
- aucune exploitation du contenu de vos données (je ne sais même pas qui vous êtes)
L’utilisateur vient avec ses résultats bruts, les analyse en souplesse et en profondeur, les exporte, génère en un clic une synthèse top niveau et repart avec.
Ciao, bye bye.
Au moment de l’export, on vous propose de participer, du montant de votre choix. Ce n’est même pas du nudge : le téléchargement de vos résultats sera fini avant même que vous ayez réfléchi au montant.
Cette app s’appelle Survey9.